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Un compositeur à
redécouvrir : Claude DUBOSCQ musicien mystique et devancier d'un théâtre nouveau par Roger DELAGE Chef d'orchestre du Collegium Musicum de Strasbourg |

Claude Duboscq par le peintre Jules Joëts -- Tableau
intitulé : "le mur gris".
Photos archives personnelles de Madame Ph. Kergall.
Une sorte de vertige nous saisit devant la vie tragique de Claude Duboscq. Au
tempo initial rempli de calme et de douceur dans le bonheur succède rapidement
une agitation qui devient de plus en plus fébrile au fur et à
mesure que lui échappe la maîtrise d'une destinée qu'il
veut pure et exemplaire cependant que des forces obscures la sapent et que ceux-Ià
mêmes qui devraient lui apporter leur appui le trahissent. Dès
lors, c'est la chute accélérée dans le désespoir,
le tourbillon et son gouffre.
On pense à la destinée dramatique de Claude Duboscq en lisant
cet extrait d'une lettre de Wagner de 1864 à son amie Mme Wille : "Ces
intelligences pratiques et mondaines trouvent stupide et bête que les
grands esprits font souvent exprès de ne pas voir les nécessités
de la vie, pour ne pas abîmer des yeux qui sont habitués à
tout voir de haut. Et il faut que nous souffrions que le monde, fort bien compris
par nous, ne nous comprenne pas et se permette de juger avec pitié nos
idées peu pratiques".
Ses parents appartiennent à la grande
bourgeoisie bordelaise. Son père, Antoine Duboscq, propriétaire
landais, exploite une florissante entre- prise de bois. Le milieu est très
catholique, d'un catholicisme militant. Sa mère, surtout après
la perte de trois de ses six enfants, se retirera dans un mysticisme quelque
peu morbide. Claude est le dernier-né, le 15 juillet 1897.
On ne peut imaginer enfance moins contrariée, famille plus attentive
à son développement. Antoine Duboscq, homme de grande culture,
épris de musique, prend vite conscience des dons exceptionnels de son
plus jeune fils et facilite autant qu'ille peut son épanouissement. L'enfant
puise à pleines mains dans la bibliothèque de son père,
aussi riche d'ouvrages littéraires que de partitions musicales. Sa mère;
d'abord, puis sa sreur aînée, l'initient au piano où il
montre rapi- dement de rares dispositions. Vainement on tente de lui faire apprendre
le violon auprès de Thibault -le père du grand violoniste - professeur
très réputé à Bordeaux. C'est le piano qu'il lui
faut, non pour devenir virtuose, mais pour embrasser de ses deux mains la musique
dans sa totalité. " Je ne suis pas un pianiste, je suis un musicien",
affirme-t-il déjà, sachant où est son domaine. Avec les
instrumentistes que son père aime à réunir chez lui, il
fait de la musique de chambre. Pennequin, directeur du Conservatoire de Bordeaux,
l'initie à l'harmonie, lui ouvrant des perspectives sur la musique nouvelle,
sur Debussy notamment. Ainsi s'attire-t-il la reconnaissance de son élève
peu enclin, par ailleurs, à se soumettre aux règles. Aux ouvrages
théoriques Claude préfèrera toujours l'étude directe
des maîtres, s'instruisant par lui-même ainsi que tous les grands
autodidactes. Mais quoi, Pennequin ne convient-il pas que "s'il ne sait
pas un mot des principes il a l'harmonie en lui et que ce qu'il écrit
est parfait" ?
Il commence à composer. On l'emmène aux concerts, au théâtre
qui le fascine. Il s'enthousiasme pour Wagner qu'il entend tout jeune homme,
à quinze ans, à Bayreuth et à Munich. Dans le même
temps, il découvre à Salzbourg une gravure qui reviendra à
sa mémoire comme une obsession. Curieusement elle lui offre une image
symbolique de ce qu'allait être sa destinée: sous un ciel d'orage
s'achëmine vers la fosse le convoi du pauvre qui porte le cercueil de sapin
de Mozart. Personne ne le suit qu'un misérable chien. ( 1 )
Après la mort de sa mère, en 1912, son père quitte Bordeau
et s'installe à Onesse. Il possède dans ce petit bourg landais
une maison de campagne qu'il embellit, agrandit. Elle deviendra le théâtre
d'action du musicien.
Il rêvait de travailler avec Vincent d'Indy. Son père, accédant
à son désir, prend un pied à terre à Paris. Tout
en préparant son baccalauréat au lycée Janson de Sailly
il suit les cours de la Schola Cantorum. Il s'initie au chant grégorien,
au contrepoint, à la fugue. Il étudie l'orgue qui va le passionner.
Henri Letocart, organiste de St Pierre de Neuilly, devient son maître
et le guide dans la découverte des grands créateurs du motet versaillais
mal connus alors. Pour un temps encore, fervent Wagnérien, il assiste,
le premier janvier 1914, à une représentation de Parsifal
à l'Opéra. Cependant Debussy le fascine. Pour Satie il éprouve
un coup de foudre. Au fur et à mesure de leur parution, il achètera
ses oeuvress, s'attachant à les faire connaître. Il noue de fructueuses
et amicales relations, notamment avec Ricardo Vines.

Claude Duboscq à cinq ans devant le piano - Archives
personnelles de Madame Ph. Kergaff.
La guerre de 1914 éclate. Il rejoint la maison familiale d'Onesse. Dès
lors, il n'aura plus de professeur . Rebelle, au fond, à tout enseignement,
il se cultivera seul, écoutant les voix, (les voies), qui l'attirent.
Ronsard, Baudelaire l'inspirent en ce début de guerre. Elevé dans
un grand amour de son pays, patriote jusque dans ses fibres les plus profondes,
humainement aussi bien qu'artistiquement et que culturellement, il ne veut pas
rester à l'arrière des combats et s'engage. Mais les militaires
ne savent guère que faire de ce délicat jeune homme. Après
l'avoir envoyé dans l'artillerie, puis réformé pour un
an, on le verse dans l'auxiliaire. Son père, toujours attentif à
ses vreux et souhaitant également le retenir à Onesse où,
tout en composant, il pourrait participer à l'entreprise familiale et
assurer ainsi son avenir matériel, fait construire, à son intention,
une grande salle de musique dotée d'un magnifique orgue à triple
clavier. Après avoir été béni selon les rites liturgiques
il est inauguré par Letocart le 21 janvier 1920 dans un programme mi-religieux,
mi-profane. On baptise la maison d'Onesse du nom d'un jeu d'orgue, "Le
Bourdon".
En 1918, la grippe espagnole enlève son frère aîné.
Il reste seul. Son père voit en lui son successeur. Mais Claude ne se
sent qu'artiste. Il écrit des poèmes et met en musique Trois sonnets
de Shakespeare qu'il a traduits en vers français. A l'occasion d'un concert
qu'il donne à Paris, salle Pleyel, il rencontre celle qui va devenir
sa femme, Philippe Keller . L'année suivante, le 12 avril 1921, le mariage
est célébré. Il a vingt-quatre ans, elle, dix-huit. Deux
poètes qu'il admire les ont rapprochés: Charles Guérin
et Francis Jammes. L'un et l'autre sont cousins de sa femme. Ce mariage réalise
le voeu de Jammes qui avait souhaité unir les deux jeunes gens. De son
côté Claude s'est lié avec le poète qu'il a mis en
musique. La photo de Charles Guérin est sous son regard sur sa table
de travail. Son Inquiétude de Dieu lui a, voici peu, inspiré une
importante mélodie. C'est au "Bourdon" que s'installe le jeune
ménage dans une aile appelée "Le Chalet" que leur a
fait aménager Antoine Duboscq.
Dans le même temps Claude Duboscq fait la connaissance d'Henri Charlier
qui va prendre une grande place dans sa vie. Ce sculpteur bourguignon, ancien
ami de Péguy, était venu se joindre, dans le petit village de
Mesnil-St-Loup, à une communauté chrétienne. Sa découverte
impressionne profondément le compositeur qui projette de s'y installer,
d'y vivre près de son ami dans l'esprit évangélique et
communautaire qui y régnait. A l'exemple de Charlier, qui était
oblat bénédictin, Claude Duboscq et sa femme prennent le scapulaire
et sont respectivement baptisés frère Grégoire et soeur
Gertrude. Une lettre adressée le 20 août 1924 au sculpteur par
le musicien dessine son portrait moral : "... tout le monde n'a pas la
robustesse d'un tailleur de pierres. Pour moi, je suis un "délicat"
et je songe d'autant moins à m'en prévaloir que je le dois surtout
à une jeunesse prélassée dans le coton, à des habitudes
bourgeoises bêtement acceptées. (...) si j'ai eu des ancêtres
résiniers, j'en veux beaucoup à celui d'entre eux qui troqua le
béret contre le melon. (...) ne gagnant pas un sou à la sueur
de mon front, l'argent qui m'échoit me paraît appartenir au prochain
autant qu'à moi". Comme il était de la race de ceux qui n'attirent
pas l'argent, ses ambitions musicales, inséparables de ses ambitions
spirituelles, devaient être hérissées d'embûches.
Avant son mariage une grosse déception sentimentale l'avait profon- dément
ébranlé. C'est en demandant secours à la religion et en
composant un Je vous salue Marie pour voix et orgue que l'apaisement de sa douleur
était venu. Du même coup il trouvait sa voie, tant celle de son
langage que celle de son message. Dès lors son inspiration sera liée
à la pensée reli- gieuse, à l'exaltation de la louange
divine; jusqu'à sa mort il la chantera de toute son âme.
Manuel de Falla, dont il se sentait proche et auprès duquel il avait
vécu en étroite sympathie à Grenade pendant son voyage
de noces, le confirme dans cette voie mystique. Bientôt il adoptera la
devise de St Jean de la Croix: "Tout ou rien".
L'année de son mariage il a écrit Trois versets pour orgue. Puis
viennent, en. 1922, A/ma Redemptoris pour orgue et chant, des monodies d'après
St Jean de la Croix, Pendant une nuit obscure, dans lesquelles il se souvient
de l'Espagne récemment visitée. "Il nous faudrait peut-être
avoir entendu des Malaguenas, improvisations hispano-arabes, écrit-il
à H. Charlier, pour saisir entièrement le caractère voca/
de ces compositions, qui ne seraient autre chose qu'un compromis entre ces improvisations
et le plain-chant" .
En 1923 il inaugure Une année liturgique d'orgue par le Troisième
dimanche de l'Avent où l'esprit de la liturgie informe la matière
musicale. Il compose également Prière du matin et du soir pour
chant et orgue (ou piano) et surtout les Cantiques aux Saints de l'Hiver. Là
encore il est son propre poète. Désormais ille restera, à
moins qu'il ne s'inspire directement des textes sacrés. Ces souples cantilènes,
soutenues par un orgue aéré, aux accords "pauvres",
dépouillés des vaines richesses d'une harmonie qui fait la roue,
chantent d'une voix émue, dans une tessiture naturelle. Jane Bathori,
la merveilleuse interprète, créatrice de tant d'oeuvres contemporaines,
de Debussy et Fauré jusqu'à Milhaud, et qui s'est aittachée
à Claude Duboscq, aimait à les chanter (2). En 1927, une de ses
oeuvres maîtresses voit le jour, la Messe de la Pauvreté Claire
pour choeur a cappella. La figure évangélique de St François
d' Assise qui l'a inspirée, y apparaît tout au long en filigrane.
Un langage fruste, voire rude et souple tout à la fois, lui donne l'aspect
d'un organum moderne. Sa couleur tendre- ment modale, sa vigueur rythmique exhalent
une foi qui semble venir du fond des temps. Quand, dans l' Hosanna qui la clôt
s'ajoute une quatrième voix, nous voguons en pleine mer, sur un puissant
flot théologaI. A la tête d'un groupe choral d'amateurs qu'il a
formé, le compositeur la fait entendre avec succès entre 1927
et 1929, dans la région du Sud-Ouest, à Pau, Bordeaux, Toulouse.
Depuis longtemps il rêve d'écrire une oeuvre où les arts
s'exalteraient dans un même élan. Ce que le théâtre
grec, les mystères moyenâgeux, les cérémonies de
la liturgie chrétienne avaient réussi, pourquoi ne le tente- rait-il
pas ? A vrai dire, il ne doute pas de ses forces; il sait où il veut
aller. Ce que l'Eglise, empruntant à l'art ses éléments,
accomplissait dans sa liturgie, il le réaliserait dans une oeuvre théàtrale
consubstantielle à la religion. Sous peu il va pouvoir concrétiser
son vreu d'un théâtre chrétien populaire.
A Paris, à Montparnasse, dans ce milieu bohême où s'élabore
un art nouveau, il rencontre à la Rosace. groupement d'artistes religieux,
deux peintres russes émigrés, Cyrille Polis- sadiw et son amie
Marie Vassilief. Originaux, exaltés, fantasques, ils font la conquête
du musicien. " Je suis une chiffonnière", dit en parlant d'elle-même
Marie Vassilief qui, pour vivre, vend des poupées de chiffons. En 1927
elle suggère au musicien le thème de son Divertissement sacré.
Dans ce triptyque qui évoquait l' Ancien Testament, le Nouveau et les
temps futurs, le premier volet faisait apparaître les Juifs captifs. De
grands oiseaux aux ailes entravées cherchaient, dans les ténèbres,
à se libérer. L'avènement du christianisme était
évoqué, dans le second tableau, par la pro- phétie de Jean-Baptiste
qui dansait "dans le sein de sa mère" au son de la voix de
Marie. Enfin le troisième volet montrait l'Eglise triomphante. La danse
qui animait ce Divertissement sacré était réglée
par un ami de Marie Vassilief, Gilbert Baur, de l'Opéra de Berlin. Tandis
qu'il interprêtait lui-même la danse de Jean-Baptiste, Marie Vassilief
, auteur des costumes, à ses côtés, mimait celle de la Vierge.
La musique, exclusivement chorale, était confiée aux Chanteurs
Ukrainiens de Paris. C'était la première fois que Claude Duboscq
avait à sa disposition un ensemble de professionnels.
Ce Divertissement sacré devait être donné au cours d'une
soirée de bienfaisance au théâtre des Champs- Elysées.
Polissadiw avait imaginé de lui donner comme titre, Le Bal de la Misère
Noire. Dans son esprit, le "gratin" parisien était convié
à venir se divertir aux dépens des pauvres russes exilés.
L'esprit d'amertume que masquait ce titre provocateur offusqua. Le comité
central des chômeurs menaça de manifester si cette soirée,
qu'il considérait comme une véritable offense aux vrais misérables,
avait lieu. La presse orchestra l'incident, la politique s'en empara et Albert
Sar- raut, ministre de l'Intérieur, interdit Le Bal de la misère
noire.
Une partie des interprètes, touchés par l'oeuvre. séduits
par son auteur, le suivirent a,' "Bourdon" où l'oeuvre fut
montée 1,~ 5 février 1928 sous une vaste tente. Ce fut un beau
succès.
Au même programme figuraient deux autres oeuvresde Claude Duboscq : une
Cantate figurée à Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus
(pour chreur mixte à trois voix sur un texte de sa femme) animée
par le Guignol chrétien du "Pauv' Clair" avec les marionettes
de Marie Vassilief, et Parentage, Action processionnelle où un ensemble
de bois et cuivres mêlés aux voix inspirait la chorégraphie
réglée par Gilbert Baur sur un scénario du compositeur
.
Caché parmi les spectateurs, Francis Jammes jubilait. "Ce fut donc
un mystère, écrivit-il, non le mystère d'un Moyen-Âge
que l'on voudrait faire revivre artificiellement, mais un mystère bien
moderne, à la fois hilare et grave, harmonieux et discordant..."
Devant le succès obtenu Claude Duboscq se sent encouragé à
redonner le spectacle l'hiver suivant. Pour le parfaire, Jane Bathori est venue
de Paris, faisant travailler les interprètes, y participant elle-même.
Jamais encore le nom donné à la propriété n'a semblé
si bien choisi: Le Bourdon bourdonne comme une ruche. cepen- dant il n'est pas
aisé de faire seul, sans subventions, face aux dépenses nécessitées
par la mise en place de tels spectacles. La maison déborde de collaborateurs,
pensionnaires qu'on héberge, amis qu'on accueille; la famille s'est agrandie:
un quatrième enfant vient d'y faire son entrée, l'année
même où le Divertissement Sacré a vu le jour. Certains des
artistes amateurs s'essoufflent, se retirent. Nécessités financières
et difficultés de recrutement réduisent la troupe. Mais en se
restreignant elle gagne en homo- généité et en qualité.
Ramenée à une quarantaine de membres, elle va créer Colombe-la-petite.

Le théâtre du Bourdon à Onesse dans
les Landes, préfiguration du théâtre total décentralisé
fréquenté par les personnalités littéraires et musicales
de l'époque (F. Jammes, Ravel, Claudel...).
Archives personnelles de Madame Ph. Kergaff. Photo Zodiaque.
Poursuivant obstinément leur idéal de théâtre chrétien
décentralisé, à l'abri des intrigues parisiennes comme
celles dont il a fait les frais, Claude Duboscq, en ce petit enclos des Landes,
fait ériger, adossé à sa salle de musique, un théâtre
de plein air . Ce sera son champ d'action - son chant d'action, est-on tenté
d'écrire. Remarquablement adaptée à ses vues novatrices,
l'architecture s'y déploie sur trois plans. C'est un lieu symbolique
autant que pratique. De même que la Trinité chrétienne se
rejoint dans l'unité de Dieu, la parole, le chant et le geste, tels trois
rameaux d'une même racine, vivifiés d'une même sève,
se rejoignent dans l'unité du rythme. Selon Claude Duboscq ce plan trinitaire
comprend :
"La scène proprement dite,
Le cirque uni à la scène par le prosce- nium, et pénétrant
dans
La Salle du public qu'il joint au tout" .
Le 31 août 1930 le théâtre du Bourdon était inauguré
avec Colombe la petite.
Le compositeur y faisait revivre cette jeune princesse espagnole qui, pour fuir
sa famille paîenne, se réfugiait à Sens où Aurélien,
le tyran des Gaules, après l'avoir jetée en prison, chargée
de chaînes, livrée vainement à un jeune débauché,
tenta de la brûler vive et, voyant chacune de ses tentatives criminelles
déjouées par l'intervention divine, la faisait, pour en finir
, décapiter, préludant ainsi à sa résurrection dans
la gloire de son Dieu.
Toute la famille participait à l'exécution : Claude Duboscq dirigeait,
incarnait Aurélien puis le jeune homme pervers; sa femme était
Colombe; ses enfants y tenaient également de petits rôles. Philippe
Duboscq assurait la direction choré- graphique et, assistée de
son mari, la réalisation scénique.
Henri Ghéon qui étàit venu plutôt sceptique repartit
enthousiasmé: " Je reviens d'Onesse au fond des Landes et j'en rapporte
allègrement fa certitude que le théâtre n'a pas tout dit,
mais qu'il vient de dire une chose que notre temps n'avait pas encore dite,
et peut-être aucun temps depuis le dithy- rambe grec et certains "autos"
d'Espagne. (...) Je n'oublierai pas ce moment. J'en ai vécu d'aussi beaux
au théâtre. Quelques-uns seulement. Pas de plus beaux. Aucun surtout
qui emprunte à l'art dramatique tous ses moyens sans les confondre, sans
les sacrifier l'un à l'autre, sans les fatiguer l'un par l'autre avec
la connaissance parfaite de chacun, de son pouvoir, de son devoir. "

"Colombe la Petite"; une représentation
au "Bourdon" avec Philippe Duboscq (Kergall), épouse du compositeur;
et trois de ses fils: Gilles, Franz et Michel, Archives personnelles de Madame
Philippe Kergall. Photo Zodiaque.
D'un ensemble où se mêlent quelques voix humaines et orchestrales,
ces dernières confiées à des vents - de ceux qu' on entend
dans les harmonies les plus humbles - à une percussion et à l'orgue,
émane un charme indicible. Une aura intemporelle enve- loppe cette partition
qui semble à la fois très ancienne et très nouvelle. A
vrai dire, cette musique palpitante d'un rythme libre comme un corps agile semble
inséparable du drame. L ' Ego Sum en tout cas, avec ses voix unies, rarement
dissociées par deux et soutenues par le petit orchestre, est d'une évidence
purement musicale. Oeuvre "extraordinaire", vraiment unique, d'un
profil saisissant, sonnant étonnamment avec ses rares instru- ments,
audacieuse sans avoir cherché à l'être, fruste et raffinée
et qui, dans un esprit tout différent, et avec de tout autres moyens,
est en parenté avec l' Histoire du Soldat.
En juillet et août de l'année sui- vante, on reprend Colombe-la-petite.
Cette même année 1931 était mort Antoine Duboscq. Bien qu'il
ait fait de Claude l'héritier de la propriété d'Onesse,
le soutien que le fils avait toujours trouvé auprès du père
va cruellement lui manquer. Il est mal armé pour prendre en main l'affaire
paternelle d'autant plus que, depuis plusieurs années, elle est loin
d'être aussi florissante que dans le passé. Le succès de
la dernière représentation de Colombe-la-petite réduit
aux proportions d'unè salle qui n'est plus pleine, ne laisse pas de l'inquiéter.
Dans cette solitude landaise, un théâtre comme celui du Bourdon
est-il viable ?
La propriété d'Onesse devient "la maison de l'Evangile"
selon l'expression de Francis Jammes. On y réduit le train de vie, le
confort s'amenuise. Mais le maitre, plus que jamais proche des humbles, est
généreux, trop généreux. ..et commence à
s'endetter. Lui, qui avait voulu asservir la puissance matérielle de
l'argent à des fins toutes spirituelles, se voyait piégé
par cette puissance représentée par certains membres de sa famille.
Depuis longtemps il avait souhaité créer une Ecole d' Art dramatique
accordée à son éthique. En vain tente- t-it de réaliser
ce projet dans la vaste propriété d'Onesse. Redoutant de voir
transformer le vieux domaine à des fins qui leur semblaient utopiques,
des parents sapent bassement son entreprise. Les mêmes, s'abritant derrière
un "noble" prétexte et alléguant qu'il faut conserver
le patrimoine d'une famille qui compte maintenant cinq enfants et en attend
prochainement un sixième, obtiennent, en 1935, qu'un conseil judiciaire
contrôle la gestion de la fortune du compositeur . C'est pour lui la pire
des humiliations. Vainement tente-t-il de réagir; mais la meute est à
ses trousses et bientôt sonnera l'hallali. Traqué, il fuit d'un
lieu à un autre en proie à des obsessions nerveuses. La mort de
sa dernière fille, à dix-huit mois, lui porte un coup ultime.
Le 2 mai 1938 il met fin à ses jours. Il a quarante ans.
Et pourtant, en dépit du vent mauvais qui soufflait sur lui, sa flamme
intérieure fut longue à vaciller. A peine les premières
représentations de Colombe-la-petite étaient-elles achevées
qu'il avait élaboré un second drame chrétien à la
gloire de la Vierge, Turris eburnea. Peu après il entreprenait un autre
drame, Bacchus ou le Vin Pur, qui célèbre le vin devenu le sang
du Christ dans le sacrifice de la Messe. Admirateur des revues à grand
spectacle, enthousiaste de l'art de Charlot, "le plus grand génie,
selon lui, de tout l'art contemporain", il envisage, sous la forme d'une
revue -une commère commentant l' action - sa pièce. Elle devait
se déployer au creur de la nature en trois moments différents:
en plein jour, puis à la nuit tombante et enfin à l'aube suivante.
Et c'est effectivement dans un cirque naturel de la forêt de Landes, suspendu
au-dessus d'une petite vallée, qu'une partie en fut représentée,
que son orchestre rustique résonna sous la voûte des pins, que
s'éleva en plein ciel l'hymne "Pain, joie du corps", que le
spirituel "Pas de facteur" prit son élan à même
le sol, que s'envo- lèrent les vocalises du rossignol mêlés
à la prière du Christ s'adressant à son Père dans
la nuit du Jardin des oliviers.
Il travailla encore à un poème symphonique et choral, Volupté
ou la Puissance de l'Eté, où un chreur de saxophones alternait
avec les voix, où le chant de la tourterelle mystique exaltait l'âme
contemplative de la Vierge...
D'autres oeuvres naquirent : Jésus au Désert, la Naissance de
Vénus, Fleur de nuit, cette dernière dramatique comme les heures
que vivait son auteur, réduite à l'image des moyens réduits
dont il disposait alors, à 2 flûtes, 2 acteurs et une lame sonore.
Un an avant sa fin tragique il écrit encore des textes qu'il met en musique,
A la Tulipe, A la bonne mort. Il lui reste à peine deux moix à
vivre quand, à Mesnil-Saint-Loup, où il est allé chercher
secours auprès de son ami Charlier, il compose un Miserere pour voix
seule, chreur à l'unisson et orgue, "sa dernière composition,
écrit sa femme, ingénument douloureuse, qui rend le son d'une
enfance retrouvée, d'une limpidité qui est le cristal même
des larmes, lorsque l'homme a repris le pouvoir de les verser".
Sans doute Claude Duboscq a-t-il écrit de la musique instrumentale, et
plus spécialement pour le piano - telles les ravissantes Matines. sarabandes
et Gaillardes -mais son domaine de prédilection fut la voix, "la
plus belle matière sonore".
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Pour lui "la musique doit être comprise du mage comme du berger".
Le chant grégorien et la chanson populaire lui en fournissent la confirmation.
Depuis son enfance le plain chant lui était familier. Il l'avait entendu
chez les Bénédictins, il l'avait étudié à
la Schola Cantorum, Le Nombre Musical de Dom Mocquereau était un de ses
livres de chevet. Le grégorien vigoureux auquel Don Janin imprimait d'étonnants
décochements et qui pas- sait pour révolutionnaire était
celui qu'il aimait." Il avait écouté les vieux chants de
sa province et s'était attaché à Charles Bordes et à
son action désintéressée en faveur d'une renaissance de
ces vieilles mélodies. A son intention il avait, en 1920, écrit
Deux chansons au Pays Basque.
Ces anciens airs - ceux de l'Église primitive comme ceux de ses ancêtres
- étaient portés par des rythmes libres. "Il y a, dira-t-il,
à la base de ma musique, une réinformation totale du mouvement
par l'esprit libre de toute entrave de mesure". "Pour composer en
rythme libre, précisera-t-il, il faut avoir le sens de l'équilibre
des volumes inégaux. Ce sens, les Saints auteurs des mélopées
grégoriennes l'avaient par l'effet d'une inspiration supplémentaire...
Mais l'ont aussi les chanteurs primitifs, parce qu'ils reçoivent sans
intermédiaire l'empreinte des lois de l'existence, inscrites dans la
nature".
Parmi les compositeurs qu'il affectionnait tout particulièrement il y
avait Debussy. Son anticonformisme était dans la perspective du sien
mais son extrême raffinement l'éloignait du but qu'il recherchait:
créer un art populaire. Satie lui fut autrement secourable. Il n'avait
pas subi cette "fascination de la quantité" dont parlait Claudel.
Contrairement à l'oeuvre de tant de compositeurs, la sienne n'était
pas "fermée" mais "ouverte", riche en prolongements".
Avec cette musique sans prétention, qui par l'humour prenait le large,
Claude Duboscq se sentait particulièrement accordé. En 1923, il
dédia "à la mémoire d'E. Satie" Quatre Antiennes
d'après le Cantique des Cantiques pour chant et piano, qui furent créées
par Jane Bathori, elle- même dédicataire de La Statue de bronze,
l'une des mélodies de Satie. Il ne se lassa pas d'inscrire le nom de
Satie dans ses concerts, lui en consacrant certains entièrement, usant
de son don de conférencier pour le faire connaître. De même
que Satie, Claude Duboscq est un auteur d'oeuvres courtes. Le développement
musical, il ne le conçoit pas comme l'organisation d'un ou plusieurs
thèmes selon des procédés hérités des maîtres
classiques et romantiques. Ses idées, modelées sur le cheminement
de sa pensée, naissent librement les unes des autres.
Ce n'est pas la première fois ni, hélas! la dernière que
des circonstances adverses ont isolé un authentique créateur du
public. Peut-être que l'état manuscrit dans lequel se trouve encore
une partie de son oeuvre, l'absence sur les catalogues actuels de celles qui
furent éditées ralentira encore leur épanouissement. Mais
comment douter que ce visionnaire d'un théâtre musical d'une forme
inédite ne suscte la curiosité, que sa voix touchante, d'un accent
si direct dans son originalité, ne trouve le chemin des coeurs sensibles
?

Manuscrit de Claude Duboscq : "Réponse de Job" extrait
de la "Messe de la Pauvreté Claire". Onesse 1925. Archives
personnelles de Madame Ph. Kergall.
Bibliographie sommaire sur Claude Duboscq
M.A.S., "Un théâtre réaliste
chrétien en Gascogne" in Revue Musicale, I. VIII -1928
Abbé Delucq, Claude Duboscq et le Théâtre du Bourdon. 1960
(reproduc ion d'un article paru dans la Société de Bordes à
Dax).
B. Bordachar, Claude Duboscq ou le génie foudroyé. 1961 (reproduction
d'un article paru dans Les Rameaux de Notre-Dame. Pau, Na de juin 1961).
Quelques oeuvres chorales ou avec le choeur de Claude
Duboscq
1920- 2 Chansons Basques. Demets, repris par Max Eschig.
1922- A Notre-Dame des Neiges Gavarnie. cantique chez les RR.PP . . Mais Franciscains,
Bordeaux.
1919- Noël. "Musique et Liturgie".
1922- Pendant une nuit obscure, monodies, "Misère Noire", éd.
Paris.
1923- Prière du Matin et du Soir, chant et orgue (ou piano), Salabert,
(fond Sénard).
1923- Cantiques aux Saints de l'Hiver. Salabert, (fond Sénard).
1929- 3 Chansons de Chrétienté pour un Tombeau de Ch. Péguy,
,. "Misère Noire", éd. Paris.
1927- Messe de la Pauvreté Claire. choeur à 3 voix a cappella.
1928 -Divertissement sacré. Société du Bourdon.
1930- Colombe-la-Petite,à la Flûte de Pan.
Disques
Cantiques aux Saints de I'hiver, (Anne Laloé, soprano, Noehe Pierront,
orgue), disque Lumen.
Suite pour piano et Concert intime. (O. Gartenlaub, piano, Serge Blanc, violon,
R. Sommer, violoncelle), disque Euroson (Eurs 601).
(I) Cette gravure est
celle de Vigneron que possédait Beethoven.
(2) Encore peu de temps avant sa mort, en 1970, elle
nous disait que peu de compositeurs autant que Claude Duboscq lui avaient donné
le sentiment d'être habités par le génie.